Vues urbaines

Patricia Lunghi
19. March 2020
Photo © Léon Missile

L’histoire commence à l’été 2010. Planté sur un pont avec un carnet à la main, un peintre lausannois dessine ce qu’il voit : une tour. La Tour Bel-Air. Construite en 1932 par Alphonse Laverrière sur le modèle américain, avec une ossature métallique recouverte de pierre, ce «gratte-ciel» de 55 mètres fut l’un des premiers de Suisse. A cette époque, beaucoup de Lausannois s’opposèrent à sa réalisation, prétendant qu’il concurrencerait en taille la Cathédrale. Par son histoire et sa fière architecture, la Tour Bel-Air est l’emblème du travail de Léon Missile. Sous ce pseudonyme se cache un peintre qui a choisi la clandestinité. Il utilise des affiches publicitaires comme support pour y peindre des vues urbaines, des bâtiments, des tours et parfois des arbres. Depuis le début de son projet, il compte en tout plus de 400 dessins offerts aux yeux de tous et qui ont transformé la rue en galerie à ciel ouvert. Selon lui, « l’art doir sortir des musées, ils sont intimidants et ne montrent pas le large spectre des arts visuels ». 

Personnellement, je me souviens bien de la première fois que j’ai vu une affiche recouverte avec une de ses peintures aux coulures distinctives. C’était le soir. Je marchais dans la rue quand un magnifique dessin un peu mélancolique a arrêté le cours de mes pensées, je l’ai longuement regardé en essayant de comprendre de quelle publicité il s’agissait. Des années plus tard, quand j’ai rencontré Léon Missile pour les besoins de cet article, j’ai compris qu’il avait réussi un coup de maître. Pour lui, « l’œuvre déposée, offerte, plaquée sur un panneau publicitaire provoque une légère déchirure, un tremblement des sens… », je peux confirmer que c’est vrai. Ce frisson, je l’ai vécu.

Photo © Léon Missile
Photo © Léon Missile
Anonymat

Certains désormais connaissent l’identité de la personne qui se cache derrière Léon Missile. Et depuis quelques années, ses grandes peintures vouées à l’éphémère disparaissent après quelques heures seulement, arrachées par les passants amateurs d’art. A Lausanne, le taux d’évaporation est si élevé que les gens ramassent les dessins dans l’heure qui suit. Pour renouer avec l’anonymat, il multiplie l’affichage dans d’autres villes de Suisse et en Suisse alémanique où il est encore peu connu. C’est là que son travail respire et retrouve son postulat de base, l’anonymat. Selon lui, ses œuvres originales sont des cadeaux à la population, du moins à ceux qui y sont sensibles. Depuis quatre ans, il organise en juin une virée à Bâle pour coller pendant Art Basel quelques tableaux. Le fait d’être présent en ville avec un travail gratuit constitue un pied de nez à la foire éminemment commerciale qu’est Art Basel !

Photo © Léon Missile
Geste politique

Incivique, révolutionnaire, Léon Missile est-il un bandit ? « Je sais que ce que je fais est illégal, mais on ne m’a jamais attrapé en flagrant délit. Et il n’y a jamais eu de plaintes. Généralement je colle mes dessins sur des pubs des grandes institutions pour qui une affiche cachée ne fait pas de différence », avoue le steet artist qui va faire des repérages à vélo à la recherche de lieux propices. Une fois l’emplacement trouvé, il faut faire très vite, « on a de l’adrénaline, on est dans l’action. C’est le contraire de l’ambiance de galerie où on est plus contemplatif ». Mais pourquoi couvrir des affiches ? « Ça m’a frappé de voir que les tags se font souvent sur de très beaux murs blancs. Par contre, les pubs moches sont respectées et j’ai toujours trouvé cela décevant. Mais ma démarche n’est pas anti-publicitaire.  A la base, je voulais offrir autre chose que des affiches de pub aux automobilistes qui poirautent aux feux et aux piétons qui se promènent en ville. »

Sa manière de s’affirmer sans se montrer constitue déjà un geste subversif en soi. Ensuite, pour Léon Missile « la gratuité du geste est un autre aspect subversif, dans un monde où l’art peut devenir l’acte le plus mercantile et le plus perverti qui soit ». Et d’ajouter que « la relation que ce travail entretient avec le monde de la communication et de la publicité est une autre facette de la boule à subversion. Proposer un arrêt sur image, une plage de réflexion voire de méditation, dans un champ visuel réservé à la surconsommation n’est pas anodin ». 

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